LA MISSION DU CHANSONNIER

 

               Il arrive de temps à autres qu'un gérant d'artistes ou un administrateur de droits d'auteur nous contacte pour faire retirer le nom d'un auteur. Si c'est votre cas, voici les réponses que nous avons déjà faites à d'autres. Elles témoignent de notre « mission » auprès de milliers de chanteurs amateurs.

               Bonjour à vous (à une compagnie de vente de partitions qui nous offrait de les rejoindre afin de vendre nos produits plutôt que de nous les échanger entre nous).

               J'entends très bien votre démarche, mais je comprends mal les prémisses du raisonnement. Il existe actuellement sur le net des dizaines de sites offrant des partitions en direct, immédiatement téléchargeables, dont nos deux plus gros « concurrents », www.partitions101.net et www.boiteachansons.net. Eux distribuent (ou re-distribuent comme vous dites) des travaux de retranscription musicale (et non des copies d'oeuvre originale). Je comprends que publier comme eux les textes et accords en pages web est illégal, à tout le moins pour les textes. Mais notre site ne publie aucune partition en pages web. Notre site est un lieu de rencontre et d'échange entre musiciens amateurs. La loi sur le droits d'auteur mentionne-t-elle que des individus n'ont pas le droit de s'échanger des fichiers, peu importe leur nature par courriel ? Il me semble qu'il y ait un trou juridique à ce propos. De plus, nous ne reproduisons pas (musicalement en tout cas) des oeuvres originales. Nos connaissances en musique sont trop réduites. Nous transcrivons à l'oreille. Ce travail est parfois inexact, approximatif. Il ne s'agit jamais, à moins d'une coïncidence ou qu'un internaute ait copié des accords d'une oeuvre parue et publiée, de l'arrangement original. De plus, ce sont souvent des work-in-progress : je reçois constamment des suggestions d'amélioration et des propositions de correction de la part de nos visiteurs. Nous ne pourrions pas vendre, je pense, ces partitions, car elles n'ont pas la qualité que lui donnerait un véritable musicien. Alors ma question : pourquoi faire cette offre à nous ? Pourquoi avoir choisi le Chansonnier ?

               D'autre part, je crois en la démocratisation de la culture qui permet à la culture même de foisonner. Être musicien (amateur surtout en ce qui nous concerne), ça ne fait pas vivre (tout comme être écrivain ou être comédien) au Québec beaucoup de monde. Nos visiteurs ne nous consulteraient pas si nos travaux étaient vendus au lieu d'échangés gratuitement. Nous possédons près de 3000 partitions dont les trois-quarts m'ont été envoyés par des musiciens amateurs. L'autre quart étant d'humbles essais de ma part.

               Nous dépensons temps et énergie à la libre circulation de la culture parce que nous aimons la culture et parce que nous aimons les gens. On ne produit pas un enrichissement économique en espérant des retombées culturelles. Ce serait plutôt l'inverse. La chanson qui se vend le plus actuellement est celle qui est diffusée soit par la télé ou la radio (média relativement encore gratuit, quoique...) et l'internet. Plus les guitaristes amateurs ont accès à la culture musicale, plus la culture musicale se propage, plus elle se propage, plus elle prospère, car elle éveille des passions dans tous les foyers : goût pour la musique, pour l'interprétation, etc. C'est donc en investissant dans une plus grande diffusion de la culture que nous produirons des retombées économiques. Nos industries marchent souvent la tête à l'envers en s'applatissant devant le Dieu Économie.

               Bon, évidemment, je ne suis pas sans savoir qu'échanger ainsi des partitions entre nous empêche l'auteur compositeur de bénéficier de redevances qu'il pourrait tirer de la vente de ces produits. Et même qu'il doit en avoir un certain ressentiment s'il réussit à peine à vivre de sa musique. D'ailleurs, je mesure mal l'intérêt et la valeur de ce revenu pour un artiste. Mais ma vision va au-delà de ce petit désagrément. Quand Loco Locass a distribué gratuitement « Libérez-nous des Libéraux » en MP3, il a connu par la suite un succès phénoménal. C'est là un vrai phénomène de culture. Il y a cent ans, on fonctionnait par le bouche à oreille pour se faire connaître. Aujourd'hui, on a internet. À mon avis, plus il m'est facile et accessible de chanter « Le blues de la rue » de Séguin, au coin du feu sur la grève, au bord du bain pendant que mes enfants se lavent ou durant une fête chez des amis, plus les gens aiment ces chansons. Pour moi, l'échange de partitions sur internet permet une diffusion de l'intérêt pour des produits culturels musicaux sans qu'il en coûte aucuns frais à l'auteur. Une publicité gratuite quoi ! Parlez-en bien, parlez-en mal, mais parlez-en. Ce petit revenu que lui procurerait la vente de quelques partitions en feuilles (acheter un livret pour une seule chanson n'est pas très intéressant), s'il devait ensuite l'investir en publicité et en diffusion, ça n'aurait pas un aussi grand impact que le gratuit sur le net. L'un dans l'autre, il est même perdant de les vendre à mon avis. Les musiciens amateurs aiment qu'un artiste leur permettent ainsi de chanter ses chansons librement. Par exemple, depuis qu'on nous a demandé de ne plus diffuser les chansons de Laurence Jalbert, l'intérêt pour son oeuvre a baissé. Je l'ai constaté dans les messages que je reçois à ce propos. Les gens ne comprennent pas pourquoi elle garde ses chansons pour elle comme le riche ses millions.

               Je ne sais pas combien on pourrait vendre ces partitions (quand on sait que l'on peut avoir une chanson originale en mp3 pour .99$). Actuellement, des maisons d'édition comme Les Chants de mon pays vendent des livrets à des prix exorbitants (de 2$ à 3$ par partition et parfois plus). La vente sur internet n'est pas encore tout à fait dans les moeurs et elle oblige à posséder une carte de crédit, ce qui n'est pas toujours accessible à nos jeunes internautes (quand je dis jeunes, je pense 5 à 35 ans au moins). Je suis enseignant au collégial, fort peu de jeunes que je côtoie ont une carte de crédit. Bref, vendre n'est pas démocratique, ni culturel d'ailleurs, c'est purement de la business. Sans compter que ce ne sont pas toutes les chansons qui sont disponibles en feuillets ou en livrets publiés. Attendre qu'elles paraissent ainsi équivaut bien souvent à abandonner l'idée de se la chanter. L'avantage du phénomène de culture populaire sur le net, c'est d'y trouver des chansons inaccessibles parce que trop récentes ou trop vieilles, ou carrément oubliées. D'ailleurs, les magasins qui vendent ces partitions publiées ne sont pas légions au Québec, et même ceux qui le font n'ont pas un répertoire extraordinaire. Nos partitions sont consultables grâce à n'importe quel logiciel de traitement de texte (ou presque). Votre plugin Scorch est-il disponible pour Macintosh ? Pour Linux ? Faut-il l'acheter ? Le format proposé n'est pas idéal ni à diffusion large.

               On ne fait pas tout cela pour exploiter le travail de qui que ce soit. On ne fait pas d'argent non plus par ce moyen-là. Aucun argent n'est perdu car aucun argent n'est gagné. Si tous ces sites disparaissent, il y aura tout simplement moins de musiciens pour jouer ces chansons un peu partout, beaucoup moins je peux vous le dire. Il y a de la demande pour la partition gratuite, c'est cela que les gens du showbusiness n'ont pas encore compris. La clientèle du gratuit n'est pas tout à fait la même que celle du vendu, pour toutes les raisons évoquées plus tôt. C'est carrément du missionnariat que nous faisons, j'en suis conscient, mais c'est par amour de la musique et de nos artistes que nous diffusons ainsi leurs oeuvres entre nous. Personne n'en tire un revenu, tout le monde en tire un bienfait. C'est cela que vous voulez changer ? Alors, l'auteur en tirera un revenu, bien maigre je vous l'assure, mais tout le monde en sera malheureux. La culture sera réservée aux riches, aux gens de la ville et aux vieux. La mentalité du guitariste amateur, il faut bien le comprendre, en est une de liberté, de facilité, de gratuité et d'accessibilité. Des partitions faciles, accessibles et gratuites pour un art facile, accessible et gratuit.

               J'encourage votre ouverture et j'espère que vous continuerez à tolérer le phénomène de la partition gratuite. Attaquez-vous, si vous le voulez, à ceux qui publient directement les partitions sur le net. Tant qu'une loi n'interdira pas l'échange de fichiers sur internet, je ne vois pas pourquoi nous arrêterions d'aider les musiciens amateurs du monde entier. D'ailleurs, voilà encore un argument : les maisons d'édition musicale ont-elles les moyens de diffuser les oeuvres partout dans le monde ? Si oui, les frais de livraisons sont-ils gratuits ? Voilà des coûts supplémentaires.

               Vous savez, j'aimerais bien succomber à l'offre de les vendre et d'en tirer un profit. Mais je me sentirais bien mal d'exploiter des milliers d'internautes qui m'ont envoyer gratuitement leur travail de transcription. Toutes ces partitions ne m'appartiennent pas. Je ne les possède pas, elles sont en circulation incessante. Je rappelle que je ne distribue pas, j'échange. On me demande des partitions, si je les ai, je les échange. Si l'internaute n'a rien à me donner en échange, je ne m'en offusque pas. C'est cela la liberté.

               Maintenant, s'il vous appartenait de nous obliger à disparaître, c'est avec grande tristesse et avec désillusion que j'abandonnerais plus de cinq ans d'entraide aux musiciens en fermant le site. Vous feriez de la peine non pas à une poignée d'artistes que vous protégez (judicieusement j'en conviens), mais à des dizaines de milliers de musiciens amateurs. Et que ferez-vous de tous ces autres sites qui font bien pire que nous ?

               Là-dessus, j'en ai trop dit, comme d'habitude, car c'est une de mes cordes sensibles.

               Bien à vous,

Vive la musique francophone

François, webmestre du Site du Chansonnier et du site de la Centrale des partitions francophones

 

Réponse à un administrateur des droits de Patrick Norman.

 

                Bonjour,

                il va vous falloir de fichues de bonnes raisons pour que j'obtempère (retirer les titres de Patrick Norman de nos listes). Ce serait mal me connaître si je ne me battais pas un peu au nom de tous mes visiteurs qui apprécient Patrick Norman. Vous ne pouvez pas faire rayer le nom de Patrick Norman sur tous les sites internet du monde. Je vous dis cela parce que, moi, j'en ai des tonnes de bonnes raisons de ne pas le faire.

                Par exemple,

1. Nous ne publions que son nom et le titre de ses chansons.

2. Aucun texte ni musique ne sont publiés, ni téléchargeables sur le site.

3. Aucune copie n'a été faite de son travail d'auteur.

4. Nos documents ne sont que des transcriptions à l'oreille, sûrement infidèles à l'original.

5. Nous ne vendons rien, donc vous ne perdez rien, (les gens qui nous demandent de l'aide n'achèteraient pas ces partitions...).

6. Aucune publicité n'est vendue sur le site. Notre site est gratuit, ni subventionné, ni lucratif. Aucune considération d'argent ne nous habite. Nous donnons notre temps généreusement et bénévolement pour l'amour des artistes et de la musique.

7. Nous venons en aide à tous les chansonniers en herbe du monde qui aiment des artistes comme Patrick Norman mais qui n'ont pas les sous nécessaires pour acheter les onéreuses partitions vendues sur le marché, et ce, quand elles sont disponibles.

8. Quand je chante une chanson de Patrick Norman au coin du feu avec ma guitare, avec des amis, je contribue à diffuser et faire connaître Patrick et son oeuvre, et ça ne lui coûte pas un seul sous. C'est de la mise en marché gratuite et cela passe par un moyen très simple et très fort : l'amour de l'artiste. Honte à ceux qui osent renier l'amour que portent les gens à l'artiste.

9. La culture ne doit pas être réservée à un club très sélect de gens capables de se la payer.

10. Patrick Norman est très en demande sur le site. Cela ferait très mal à l'artiste s'il frustre les musiciens amateurs de sa musique.

11. Une fois que l'artiste nous a livré son oeuvre sur disque et à la radio, ce que nous en faisons personnellement (nous la chanter, nous la jouer, pour le plaisir, entre amis ou en famille) n'est pas sous son contrôle. Y aura-t-il bientôt des lois nous interdisant de nous prêter des disques, de nous échanger des partitions, de chanter dans nos maisons ? Sous prétexte que l'auteur préférerait le faire lui-même et être payé à chaque fois qu'on aurait envie d'une de ses chansons ?

12. Nous ne sommes qu'un petit peuple francophone en Amérique, notre survivance dépend de notre façon de nous approprier notre culture. Quand tous les artistes francophones garderont leur musique pour eux-mêmes comme le riche, son argent, il ne nous restera plus qu'à fredonner les chansons américaines... So what ?

13. Sincèrement, je suis convaincu que nous ne faisons de mal à aucun artiste et, qu'au contraire, nous l'aidons dans sa popularité et dans la diffusion de son oeuvre. Permettre aux musiciens amateurs d'avoir accès aux chansons de l'artiste, voilà notre mission et si nous nous rendons compte que ce que nous faisons nuit à l'artiste au point de le détruire, nous mettrons fin à cette mission. Mais je crois foncièrement que nous sommes très loin de cette apocalypse.

14. Des études prouvent que l'échange entre pairs de documents culturels favorisent la vente de produits culturels. Si vous n'avez pas encore compris cela, il serait grand temps. Tuons la culture, comme les gouvernements actuels ne cessent de le faire, et il n'y aura plus de productions culturelles faites par les gens d'ici pour les gens d'ici.

                Je m'arrête ici pour cette fois.

                Il faudra donc que vos raisons soient bonnes, car il faudra que je les fournisse aux visiteurs. Advenant le cas que vous m'obligiez à le faire, une annonce serait rattachée à son nom expliquant les raisons que vous nous fournirez ainsi qu'une lettre ouverte de ma part sur ce que je pense des artistes élitistes qui s'attaquent aux petites gens et à leur passion : la musique francophone. Car il faudra bien justifier pourquoi ses chansons ne seront plus accessibles.

                « Mommy mommy how come we lost the game
                oh mommy mommy are you the one to blame
                oh mommy tell me why
                it's too late too late much too late ».

Bien à vous,

Vive la musique francophone !

François, webmestre du Site du Chansonnier et du site de la Centrale des partitions francophones